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Thierry le Martiniquais et sa «petite culotte»… ou de la difficile reconnaissance par une chaîne de restaurants d’un cas de harcèlement homophobe entre collègues

10 septembre 2010

I. DÉBUT JUIN LORS D’UNE PERMANENCE D’ACCUEIL ET D’ÉCOUTE, NOUS AVONS REÇU UN JEUNE HOMME QUE NOUS APPELLERONS THIERRY, HOMOSEXUEL, ORIGINAIRE DE MARTINIQUE. Travaillant pour une chaîne de restauration dans le nord de Paris depuis quelques années, il avait alors un problème avec un collègue, que nous appellerons Benoît. Thierry nous raconte l’histoire suivante :

«Début mai, je faisais des heures sup’ un soir, vers 21h45. Benoît a failli foutre le feu à son poste de cuisson et en conséquence on a dû fermer le restaurant plus tôt. J’étais en plonge et [Stéphanie], la responsable adjointe, m’a demandé de montrer à Benoît comment nettoyer son poste après que j’aie fini ma plonge. Il a pourtant voulu que je l’aide sans délai, avant que je finisse la plonge, au lieu de lui montrer simplement. Il est venu vers moi deux fois pour me le demander. Je lui réponds que je dois d’abord finir ma plonge, il avance vers moi et me dit de façon virulente, devant deux collègues : «Tu crois que tu parles à qui ? Je ne suis pas un pédé, moi !» Je lui ai répondu : «Pourquoi tu me parles de ma sexualité ?» Je suis allé voir Stéphanie qui m’a dit : «Tu t’en fous, on verra ça plus tard.» Je suis finalement allé aider Benoît. Là, il m’a dit, parlant d’un broc de glaçons qu’il fallait utiliser pour nettoyer sa plaque de cuisson : «Alors, je dois le foutre dans ta petite culotte ?» Tout le restaurant l’a su. Les gens disent : «Il n’aurait pas dû dire ça...» Les deux collègues présents à ce moment ont dit qu’il avait «un problème» et il n’y a pas eu de commentaire en ma défaveur.

«Courant mai, j’étais en vacances, à mon retour Stéphanie me dit qu’elle ne peut pas prendre en compte mon témoignage au motif elle n’était pas là quand les faits se sont déroulés et que si elle doit prendre une décision elle donnera «un avertissement aux deux» (donc à moi aussi). Depuis mon retour, les choses empirent, Benoît me provoque, menace de me frapper hors de l’établissement, le déclare à unE collègue en ma présence. J’étais en rôtisserie, lui en grillade. J’ai entendu...

«Fin mai, la semaine dernière, il y a eu une confrontation avec Benoît mais Stéphanie a banalisé le problème : «Se traiter de noms d’oiseaux entre collègues...» Il a soutenu que je l’avais insulté, que je lui avais dit : «Va te faire foutre !» mais c’est faux.

«Hier vers 18h00, il est venu me chercher, il a envie de me frapper. Il cherchait un motif. Moi, j’ai rompu tout contact avec lui, je ne lui parle pas, je ne lui dit pas bonjour, je ne lui dis rien. J’étais en rôtisserie de 16h00 à 18h00, à 18h00 j’ai quitté mon poste, à 18h00 il a pris le poste, on s’est croisé sans commentaire, aucun client n’ayant demandé de cuisson spéciale. Je suis allé me changer dans le vestiaire, il a déboulé en me disant sur un ton vif : «C’est quoi ça, Thierry, c’est quoi cette merde que t’as laissée, t’as pas remis les viandes dans le tiroir, les tiroirs sont vides, c’est quoi ce boulot de merde, vas-y, fait le malin, tu vas voir, je vais m’occuper de toi dehors.» Il a tenu ces propos devant un collègue puis il est parti. Dans le tiroir, j’avais pourtant laissé toutes les viandes qui sont sur la carte, comme les consignes l’exigent. Quand je suis sorti, il était encore en fonction, il finissait son temps de travail à 23h00.»
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II. FIN JUIN, AU TERME D’UN SECOND ENTRETIEN AVEC TJENBÉ RÈD et après trois lettres adressées par l’association au siège de la chaîne de restauration sans citer son nom, Thierry nous a mandaté pour adresser une nouvelle lettre au siège, exposant cette fois l’ensemble des données nominatives de l’affaire. En effet, courant juin, le siège nous avait adressé la copie d’une charte de la diversité signée par la société en 2005, comprenant un objectif explicite de lutte contre l’homophobie. Cette charte nous avait mis, ainsi que Thierry, en confiance.

Fin juillet, au terme d’une négociation délicate marquée notamment par des engagements écrits du siège, un entretien a lieu entre Thierry et son directeur, alors qu’il se trouvait seul, bien que la présence de la déléguée du personnel soit l’un des engagements pris par le siège (le directeur est venu le trouver alors qu’il terminait la plonge et lui a demandé de le suivre, il l’a suivi sans savoir de quoi il en retournait, ils sont allés sur une table dans le restaurant au milieu des clientEs). L’entretien a porté sur les propos subis par Thierry ainsi que sur sa manière d’être par rapport à son... orientation sexuelle. Le directeur lui a fait comprendre que ça ne servait à rien de porter plainte, Benoît étant parti ; lui a demandé ce qu’il attendait de lui, pourquoi il avait fait ça (pourquoi il avait «tapé là-haut», au siège, qu’est-ce que ça vient faire là alors qu’ici «tout va bien puisqu’il y a des Noirs, des Indiens etc.»). Ce à quoi Thierry a répondu : «J’ai fait cette démarche car j’ai vu que mon problème n’avait pas été pris en compte, avait été ignoré ; c’est un problème d’homophobie». Le directeur a fait comprendre que ça ne servait à rien, qu’il avait autre chose à faire. Thierry a essayé de parler du comportement de Stéphanie, de son indifférence, le directeur a laissé entendre qu’elle avait «autre chose à faire».

Tjenbé Rèd s’est étonnée de cet entretien tenu hors la présence de la déléguée du personnel et un second entretien a finalement eu lieu fin août entre Thierry et le directeur de son établissement, en présence de sa déléguée du personnel, appartenant à la CFDT (Confédération française démocratique du travail). Le directeur devait les recevoir à 15h00, les a reçus à 15h30. Il a déclaré que toute l’affaire «est une histoire classée» depuis l’entretien de la fin juillet. Il répète que Benoît n’a plus le droit de remettre les pieds au restaurant. Il conseille de nouveau à Thierry de ne pas porter plainte, lui affirmant cette fois que cela serait dangereux pour lui, que cela «réactiverait» les menaces de Benoît (lequel a été vu deux fois récemment dans le restaurant, malgré les engagements du siège assurant Thierry qu’il n’y remettrait plus les pieds). Il déclare : «Ce qui arrive à l’extérieur du restaurant, ce n’est pas mon problème. Moi, je serais toi, je ne porterais pas plainte car cela peut entraîner une agression. Moi, je suis grand, si cela m’arrivait, je me débrouillerais tout seul. Si ça m’arrive, j’assume !» Il déclare qu’il n’y aurait aucune «discrimination positive» (comprendre : aucune compensation) après les propos et menaces homophobes subies par Thierry.

Ce nouvel entretien peut-il donner satisfaction ? La direction de Thierry ne reconnaît toujours pas son préjudice. Nous avons par ailleurs conseillé à Thierry de porter plainte pour propos et menaces homophobes ainsi, éventuellement, que pour harcèlement moral et non-assistance à personne en danger (d’autant plus que sa version des faits survenus début juin est appuyée par une attestation écrite délivrée par un collègue).
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III. SELON LA DÉLÉGUÉE DU PERSONNEL DE THIERRY, «c’est le jour même que la direction aurait dû réagir». Effectivement. Ce n’est pas le seul disfonctionnement qu’il est loisible d’observer dans cette histoire. La direction du restaurant a d’abord méconnu le harcèlement qu’il a subi, avant de le minimiser. Quand elle a dû le reconnaître sous la pression conjointe de la CFDT et de Tjenbé Rèd, elle a méconnu sa propre responsabilité dans le harcèlement impuni subi par Thierry entre début mai et début juin. Elle a refusé de reconnaître le préjudice subi par Thierry du fait de son inaction durant cette période et s’est, par voie de conséquence, exemptée de tout devoir de réparer ce préjudice d’une façon ou d’une autre. Elle a tenté de revenir sur les assurances fournies par le siège en convoquant Thierry hors la présence de sa déléguée du personnel et en le dissuadant de porter plainte. Elle a reporté sur Thierry une partie de la responsabilité du harcèlement qu’il a subi en mettant en question son orientation sexuelle. Elle a semblé se laver les mains de ce qui pourrait lui arriver en dehors de l’établissement. Elle se défausse maintenant sur la déléguée du personnel, lui demandant de «régler le problème» ainsi que les éventuels autres à venir de même nature.

L’attitude du siège de la chaîne de restaurant peut également être interrogée : après avoir montré une capacité d’écoute pourtant exemplaire, après avoir pris des engagements écrits, il n’a pas spontanément veillé au respect de ces engagements, il a entériné l’attitude de la direction, il n’a pas donné suite à notre demande d’un dialogue direct avec cette direction.

Un tel dialogue s’est pourtant finalement établi, aujourd’hui, quasiment au hasard d’une rencontre avec la déléguée du personnel, et s’est avéré prometteur voire susceptible de permettre une meilleure compréhension mutuelle et de lever des ambiguïtés. Peut-être était-il possible d’accorder librement ce qui n’était plus demandé par écrit ? De discuter librement alors que la question pouvait être présentée comme tranchée ?

À cette heure cependant, le salarié demeure dans une situation où son entreprise n’aura pas activement aggravé le harcèlement dont il était victime mais où elle ne l’aura pas pleinement reconnu, ayant donné l’assurance que le harceleur serait tenu éloigné de sa victime, s’étant arrêtée là. C’est mieux qu’un silence ou qu’une complicité active mais l’on peut se demander s’il n’y a pas là encore une forme de refus de voir qui, si elle ne relève peut-être pas de la complicité passive, n’est en tout cas pas au niveau que l’on pourrait attendre d’un grand groupe, signataire d’une charte de la diversité.

C’est pourquoi Tjenbé Rèd cherchera, avec la direction, son siège et la CFDT, les voies possibles d’une meilleure reconnaissance par cette entreprise du préjudice subi par le salarié du fait de son silence entre mai et juin 2010 et, plus largement, les voies possibles d’une réelle reconnaissance du devoir moral de solidarité qui devrait spontanément l’engager lorsque l’unE de ses salariéEs est victime d’un problème survenu sur son lieu de travail.

Nous tiendrons notre public informé des suites de ce dossier et remercions d’ores et déjà la CFDT, l’Autre cercle et le Ravad pour leur accompagnement solidaire, singulièrement Madame Catherine TRIPON, porte-parole et administratrice de l’Autre cercle - Fédération nationale et membre du comité consultatif de la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité), ainsi que Maître Jean-Bernard GEOFFROY, président du Ravad (Réseau d’aide aux victimes d’agressions et de discriminations).
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IV. VOUS ÊTES VICTIMES DE TELS ACTES DE HARCELÈMENT ? N’hésitez pas à nous contacter, notre rôle est aussi de vous accompagner ou de raconter, avec votre accord et sans dévoiler d’élément permettant de vous identifier, votre histoire. Cela est important car cela permet aux autres personnes à qui de telles mésaventures adviennent de se rendre compte qu’elles ne sont pas les seules. En effet, la première réaction d’une victime de harcèlement homophobe est bien souvent de se renfermer sur elle-même, par honte, en se disant qu’elle est la seule à subir pareille chose. Bien souvent, les victimes se disent que le problème, c’est elles mais le problème, ce n’est pas elles, c’est l’homophobie, dont le premier effet est de les isoler pour mieux les laisser exposées aux homophobes. NE RESTEZ PAS ISOLÉ/E, CONTACTEZ LES ASSOCIATIONS, CONTACTEZ-NOUS !

Les coordonnées de l’Autre cercle : http://www.autrecercle.org/

Les coordonnées du Ravad : http://www.ravad.org/

Nos coordonnées : tjenbered@hotmail.fr ou 06 10 55 63 60.

Tjenbé Rèd !
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Avec le concours du conseil d’administration de Tjenbé Rèd et singulièrement de Lo Ann DALI, secrétaire générale et secrétaire aux affaires politiques de Tjenbé Rèd, coprésidente exécutive du groupe Zami pour l’action & la réflexion sur les questions lesbiennes et féministes au sein de Tjenbé Rèd

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Un commentaire sur “Thierry le Martiniquais et sa «petite culotte»… ou de la difficile reconnaissance par une chaîne de restaurants d’un cas de harcèlement homophobe entre collègues”

  1. [...] Thierry le Martiniquais et sa «petite culotte»… ou de la difficile reconnaissance par une chaîn…: L’association Tjenbé Réd nous expose le parcours du combattant d’un garçon qui souffre d’homophobie au travail. [...]

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